Le 3 juin 2026, lors du Festival de la Prévention organisé par Inforisque, Florence Chappert, responsable de la mission Égalité intégrée à l’ANACT et copilote des actions « Santé des femmes » du Plan Santé Travail, est intervenue sur un sujet encore trop peu traité dans les démarches de prévention : la santé des femmes au travail.
Interviewée par François, fondateur et dirigeant d’Inforisque, elle a rappelé une idée essentielle : mieux prendre en compte les réalités de travail des femmes ne revient pas à créer une prévention à part. C’est au contraire une méthode pour améliorer la santé, la sécurité et les conditions de travail de toutes et tous.

Pourquoi la santé des femmes reste un angle mort de la prévention
Pendant longtemps, la prévention des risques professionnels s’est construite autour d’un modèle implicite : celui d’un salarié masculin, jeune, en bonne santé et exerçant dans un environnement industriel ou technique. Cette représentation a influencé les normes, les matériels, les équipements de protection, les cadences et les critères de pénibilité.
Or le travail réel des femmes et des hommes n’est pas toujours le même. Les femmes n’occupent pas les mêmes métiers, n’ont pas les mêmes parcours professionnels, ne sont pas exposées aux mêmes contraintes et peuvent subir des effets différenciés sur leur santé. Ignorer ces écarts revient à sous-évaluer certains risques.
« La santé des femmes au travail n’est pas une fin en soi, c’est une méthode. »
L’enjeu n’est donc pas d’opposer les femmes et les hommes, mais d’utiliser cette lecture différenciée comme un outil d’analyse plus fin. Elle permet de repérer des risques invisibilisés, d’enrichir le document unique, d’adapter les organisations et de construire une prévention plus juste.
Des chiffres qui montrent une dégradation préoccupante
Les données présentées pendant la conférence sont particulièrement parlantes. Sur la période 2000-2023, le nombre d’accidents du travail a globalement baissé dans le secteur privé. Mais cette baisse masque une dynamique très différente selon le sexe : -40 % chez les hommes, contre +26 % chez les femmes.

Source : Rapport annuel 2024 de l'Assurance Maladie - Risques professionnels
Cette évolution révèle surtout leur arrivée massive dans de nombreux métiers à prédominance féminine où les risques sont sous évalués ou dans des métiers à prédominance masculine qui ne s’est pas toujours accompagnée d’une adaptation suffisante des organisations, des matériels, des cadences ou des politiques de prévention.
Les secteurs les plus accidentogènes pour les femmes sont notamment les activités de service : santé, action sociale, nettoyage, travail temporaire, commerce et industries de l’alimentation. Ces métiers sont parfois perçus comme moins dangereux que le BTP ou l’industrie lourde, alors qu’ils cumulent des contraintes physiques, émotionnelles et organisationnelles importantes.

Les accidents liés aux affections psychiques ou survenant dans un contexte de risques psychosociaux se concentrent aussi dans des secteurs en contact direct avec le public : médico-social, transport de personnes, action sociale ou commerce de détail. Le travail avec des patients, des usagers ou des clients devient ainsi un facteur majeur de tension.

Source : Arrêts maladie : au-delà des effets de la crise sanitaire, une accélération depuis 2019
L’absentéisme constitue un autre indicateur à suivre. Florence Chappert rappelle que l’écart entre femmes et hommes ne peut pas être expliqué par la parentalité, mais en faible proportion par l'arrêt maladie avant maternité. La part la plus importante renvoie aux conditions de travail, aux contraintes physiques, aux risques psychosociaux et à l’usure professionnelle.
Deux volets à distinguer : prévention collective et maintien en emploi
Pour bien comprendre les enjeux, l’ANACT distingue deux volets complémentaires. Le premier concerne la prévention collective : sous-évaluation des risques dans les métiers à prédominance féminine, inadaptation des organisations dans les métiers masculinisés, équipements non adaptés, violences sexistes et sexuelles, exposition aux risques physiques, chimiques ou psychosociaux.
Le second relève du maintien en emploi et de la prévention de la désinsertion professionnelle. Il concerne notamment l’usure, la grossesse, le post-partum, l’endométriose, la ménopause, les cancers féminins, les parcours de PMA, l’aidance ou encore les violences conjugales pouvant impacter le travail.

Cette distinction est essentielle. Dans le premier cas, l’entreprise agit sur l’organisation du travail pour protéger collectivement. Dans le second, elle adapte individuellement le poste, l’activité ou le rythme de travail pour permettre à une salariée ou un salarié de continuer à travailler dans de bonnes conditions.
Des métiers féminisés fortement exposés mais encore invisibilisés
L’un des apports les plus forts de la conférence réside dans les exemples de terrain. Dans une imprimerie accompagnée par l’Aract Normandie, les salariées occupant des postes d’aide-finition étaient considérées comme plus absentes que les hommes. L’analyse ergonomique a pourtant révélé une pénibilité largement sous-estimée.

Les opératrices soulevaient une cartouche d’environ 20 kg toutes les 45 secondes, soit près de 11 tonnes manipulées par personne et par jour. Cette charge cumulée, pourtant considérable, était restée invisibilisée car le poste était historiquement occupé par des femmes et perçu comme moins pénible que les postes masculins.

Le même cas montre aussi des écarts de parcours. Les hommes recrutés sur les postes d’aide-finition évoluaient plus rapidement vers d’autres fonctions ou quittaient l’entreprise. Les femmes, elles, restaient durablement exposées à la pénibilité, jusqu’à l’inaptitude ou la retraite. La prévention doit donc regarder non seulement le poste, mais aussi les trajectoires professionnelles.
Quand les conditions de travail sont pensées « au masculin »
Le cas logistique présenté par Florence Chappert illustre un autre mécanisme : l’inadaptation des matériels, des cadences et du port de charges aux différences physiologiques entre femmes et hommes. Dans les activités de distribution, les équipements et les tournées ont souvent été conçus pour des hommes jeunes, de taille moyenne masculine, en bonne santé.

Les salariées peuvent alors fournir des efforts proportionnellement plus importants, adopter des postures plus contraintes, contourner certaines règles de prévention pour tenir les délais ou renoncer à boire afin d’éviter de devoir chercher des toilettes pendant une tournée. Ces situations montrent que l’inadaptation de l’organisation crée elle-même du risque.
Les produits chimiques constituent un autre exemple. Les différences biologiques peuvent modifier les effets de certaines expositions, notamment sur la peau, le système respiratoire ou la santé reproductive. Le travail de nuit, en particulier dans la santé ou le transport, est également associé à des risques spécifiques, dont le cancer du sein.
Santé mentale, charge émotionnelle et risques psychosociaux
La santé mentale occupe une place centrale dans l’intervention. Les métiers féminisés de service cumulent de nombreux facteurs de risques : pénibilité physique, faible autonomie, horaires morcelés, manque de reconnaissance, conflits de valeurs, relation au public, charge émotionnelle et contraintes organisationnelles.

La DARES met en évidence que les métiers féminisés de service sont exposés à davantage de facteurs de risques que les métiers masculinisés ouvriers. Cela ne signifie pas que ces derniers seraient sans danger, mais que les risques des métiers féminisés restent moins visibles dans les représentations classiques de la pénibilité.

La méta-étude de l’INRS citée dans le support fait ressortir plusieurs expositions psychosociales particulièrement associées à la dégradation de la santé mentale : demande psychologique, injustice organisationnelle, difficultés de conciliation, manque de latitude décisionnelle et manque de soutien social. Or les femmes sont surexposées à plusieurs de ces facteurs dans leurs métiers.
Violences sexistes et sexuelles : un risque professionnel à part entière
La conférence a également rappelé que les violences sexistes et sexuelles au travail ne doivent plus être traitées uniquement comme des faits individuels ou juridiques. Elles constituent un risque professionnel, avec des facteurs organisationnels identifiables.
- les environnements très peu mixtes ;
- les organisations très hiérarchisées ou au contraire peu structurées ;
- le travail de nuit ou en horaires atypiques ;
- les situations d’isolement ;
- la forte proximité physique ;
- les métiers en contact avec le public, les patients ou les usagers.
La prévention ne peut donc pas se limiter à une procédure de signalement ou à une action de sensibilisation. Elle doit aussi agir en prévention primaire : réduire l’isolement, organiser le travail en binôme, réguler la charge, former le management, identifier les postes exposés et intégrer le risque dans le DUERP.
Grossesse, ménopause, endométriose : sortir les sujets de l’angle mort
Florence Chappert a insisté sur la nécessité de mieux intégrer certains événements de santé dans les démarches de maintien en emploi : grossesse, post-partum, menstruations douloureuses, endométriose, ménopause, cancers féminins, PMA ou IVG.
Ces situations ne doivent pas conduire à une mise à l’écart des salariées. Elles invitent au contraire à réfléchir à des aménagements concrets : accès aux sanitaires, pauses adaptées, souplesse horaire, adaptation temporaire de l’activité, meilleure gestion thermique, possibilité de télétravail ou d’espace de repos selon les situations.
Là encore, ces adaptations peuvent bénéficier plus largement à l’ensemble du collectif. Un meilleur accès à l’eau, aux sanitaires, à des pauses ou à des horaires plus soutenables améliore la qualité de vie au travail pour tous.
Évaluer différemment les risques pour mieux prévenir
L’un des messages majeurs de l’ANACT est d’intégrer un focus femmes-hommes dans l’évaluation des risques professionnels. Concrètement, il s’agit de regarder à la fois les expositions différenciées et les impacts différenciés des risques.

Les femmes et les hommes n’occupent pas toujours les mêmes postes, n’effectuent pas les mêmes tâches, n’ont pas les mêmes horaires et ne disposent pas des mêmes marges de manœuvre. Même lorsqu’ils occupent un poste identique, leur activité réelle peut différer.

Cette approche vise à enrichir les actions de prévention dans une logique collective et universelle. Elle ne cherche pas à créer une prévention séparée, mais à adapter le travail aux femmes et aux hommes. Réduire le port de charges, adapter les cadences ou revoir les horaires protège tout le monde.
Ce que les entreprises peuvent mettre en place concrètement
Le support de conférence propose huit leviers d’action pour améliorer la santé de toutes et tous en entreprise. Ces leviers constituent une feuille de route opérationnelle pour les employeurs, les services prévention, les CSE, les managers et les préventeurs.

Source : Huit leviers d'action en faveur de la santé - sécurité au travail des femmes
- produire des données sexuées en santé au travail ;
- réaliser une évaluation différenciée des risques dans le DUERP ;
- adapter les cadences, les EPI, la prévention des risques physiques et chimiques ;
- renforcer la prévention des risques psychosociaux ;
- développer la prévention primaire des violences sexistes et sexuelles ;
- construire des parcours professionnels limitant l’usure ;
- prévenir la désinsertion professionnelle liée à certains événements de santé ;
- intégrer les impacts différenciés dans les projets d’organisation, d’IA ou de transition écologique.
La production de données sexuées est souvent le point de départ. Elle permet de dépasser les impressions, de objectiver les écarts et de réinterroger le travail réel. C’est en croisant les indicateurs avec les métiers, les horaires, l’âge, les parcours et les conditions d’exposition que l’entreprise peut identifier les leviers les plus pertinents.
Ce qui va changer avec le Plan Santé Travail 2026-2030
La conférence a aussi permis d’évoquer les évolutions attendues dans le cadre du Plan Santé Travail 2026-2030. Plusieurs axes devraient contribuer à faire progresser le sujet : expérimentation de l’évaluation différenciée des risques, charte sur la santé sécurité des femmes et des hommes, adaptation des EPI, actions sur la ménopause, prévention des violences sexistes et sexuelles, maintien en emploi et formation des préventeurs.

Au niveau institutionnel, l’ANACT recommande notamment de mobiliser l’ensemble des acteurs de la prévention, de disposer de données sexuées consolidées, de développer la recherche sur les liens entre genre, santé et travail, et de faire évoluer les normes, les tableaux de maladies professionnelles ou les critères de pénibilité.

Le guide méthodologique ANACT sur l’évaluation différenciée des risques femmes-hommes dans le DUERP s’inscrit dans cette dynamique. Il apporte des repères pour intégrer cette approche à chaque étape de la démarche d’évaluation des risques.
Une approche qui améliore les conditions de travail pour tout le monde
La conclusion de Florence Chappert est claire : mieux prendre en compte la santé des femmes au travail ne consiste pas à fragiliser leur place dans l’entreprise ni à créer des dispositifs à part. Il s’agit de rendre la prévention plus précise, plus juste et plus efficace.
Lorsqu’une entreprise réduit le port de charges, adapte les cadences, améliore les équipements, repense les horaires, renforce le soutien managérial ou prévient les violences, elle améliore les conditions de travail de l’ensemble du collectif.
« Adapter le travail aux femmes et aux hommes, c’est améliorer la prévention pour toutes et tous. »
À travers cette conférence du Festival de la Prévention 2026, Inforisque et l’ANACT mettent en lumière un enjeu central pour les années à venir : construire une prévention qui parte du travail réel, des données, des parcours et des situations concrètes. Une prévention moins théorique, plus inclusive et surtout plus efficace.
Sources et illustrations
Article réalisé à partir de la transcription de la conférence « Santé des femmes au travail : un angle mort de la prévention ? », donnée par Florence Chappert lors du Festival de la Prévention 2026 organisé par Inforisque, et du support de présentation ANACT fourni pour cette intervention.
Voir le replay de la conférence.
Consultez le support de la conférence dans son intégralité.
Auteur : Inforisque.

